J'avais rendez-vous avec le soleil 28/12/2025
Que veux-tu que je te dise, camarade ? Je n'ai plus vraiment l'aspiration à témoigner de ces expériences. Elles ne sont extraordinaires que parce que nous les avons transformés, tout au long de notre histoire, en quelque chose de tabou ou de précieux — Quelque chose dont on peut faire commerce ou dont on peut tirer une autorité sur les profanes. C'est notre ignorance qui nous fait parler et dire toutes ces choses désuètes. C'est l'angoisse et le vertige d'être seul dans un monde qui nous parait encore plus grand, que l'on souhaiterait revendiquer à défaut de pouvoir partager.
En chemin, alors que je montais vers l'un des points élevés de Nancy, poursuivant le soleil, j'ai croisé un homme descendant en sens inverse. Il portait un baluchon suspendu à l'extrémité d'un long bâton, posé sur son épaule. L'image m'a profondément frappé. Qu'est-ce que ce type faisait là ? Pourquoi portait-il son sac ainsi ? Qui fait ça, de nos jours ? Pourquoi maintenant ? Sans aucun doute possible c'était l'archétype du Fou — l'arcane sans numéro — qui croisait mon chemin alors que je remontais vers le soleil.
Je me suis demandé s'il s'agissait d'une réflexion symbolique, au sens de mon propre reflet dans le mirroir de la réalité. Ou bien un avertissement, parce que nous marchions dans une direction opposé. Et pourtant le soleil m'appelait et j'avais rendez-vous avec lui.
C'est à la frontière entre le langage et les symboles que cela se joue, ces choses sont difficilement traduisible. Peut-être qu'une heure plus tôt, c'était moi que j'avais croisé sans le savoir. Peut-être que maintenant je me raconte des histoires pour me convaincre que je n'ai pas oublié la moelle sustancielle de notre échange. Qu'ai-je d'ailleurs apporté en offrande ? Ma sincérité ? Mon désintéressement ? De l'humilité ? Une certaine tranquillité d'esprit ?
Sommes-nous bien sûr que tout cela me caractérise vraiment ?
Et dans quelques années je relirai ces mots, incapable de comprendre où je voulais en venir et honteux d'avoir eu la vanité d'essayer d'en rapporter aux autres les miettes.
En parler me donne l'inconfortable sentiment d'être bouffi de prétention ou de trahir un savoir intime qui n'appel personne d'autre que moi même. Pour une fois je ne ressent pas le besoin de rendre objectifs ou absolus ces phénomènes psychédéliques. J'accepte la nature psychologique, ou spirituelle, ou métaphysique de l'expérience sans chercher à l'inscrire dans un ordre universel tangible. Peut-être ne s'agit-il que d'un phénomène émergent dont la réalité physique n'est probablement que le substrat âpre.
Toute tentative de dresser une carte n'a pour effet que de créer des attentes trompeuses qui nous égarent loin du territoire : l'expérience authentique.
Peut-être que la combinaison de toutes les cartes pourrait aider à appréhender ne serait-ce qu'un peu ce dont il s'agit. Il faudrait s'accomoder des contradictions et des trous qui demeurent un mystère et qui, précisément, deviennent la destination. Mais une carte n'est qu'une carte. Et pour la plupart d'entre nous, nous n'avons que ça. Une carte usée. Une carte qui a été sciemment falsifiée ou déteriorée par négligence. La carte finit par n'être qu'un objet esthétique, vidé de son sens.
Et pourquoi pas après tout ?
Le territoire est un labyrinthe. Ses murs sont couverts de signes. Avons nous désappris à les lire, ou même seulement les voir ? Mais s'il s'agit d'un labyrinthe, de qui sommes-nous le minotaure ?
Pourquoi sommes-nous enfermés ? Pourquoi moi, je suis là, alors qu'iels sont là bas ? Mes souffrances ne sont pas les leurs. Mais la souffrance est partout.
Ça n'est pas juste.
Que puis-je dire qui ne soit pas des banalités ?
La porte n'as jamais été fermée. On ne peut pas être à deux endroits à la fois. Il faut activement voyager. Et ça prend du temps, et ça requiert des efforts. Et ça n'est pas irréversible, et ça n'est pas un renoncement. Les allers-retours sont possibles, mais ils sont semblables à une longue marche. Et il faut de la détermination. Et il ne faut pas se perdre.
L'effet que je poursuis n'est qu'un trait infime dans un spectre bien plus large que j'expérimente déjà en partie. Mais les choses doivent être faites en pleine conscience, autant que possible, pour nourrir l'inconscient. La pleine conscience est, en quelque sorte, l'offrande suprême.
Pourvu que je ne m'endorme pas à nouveau.